CuprinsClaudia Mihăilescu
La langue française dans les écrits de Dionisie Romano, Dumitru D. Roșca et Andrei Oțetea
ISBN 978-606-616-574-7
Sibiu, 2025
14,5x20,5
cm
354 pag.

   Le français, une langue éternelle
   La langue de la diplomatie, qui a eu son grand apport au développement d'une culture de très haut niveau et qui est parlée partout dans le monde, étant utilisée dans chaque domaine d'activité, le français a exercé pour les roumains – depuis toujours – une attraction particulière, surtout pour tous ceux qu'on retrouve dans une impressionnante liste qui rassemble les grands noms d'un peuple qui a su prouver en permanence un profond attachement aux valeurs spirituelles. Trois académiciens originaires de Săliște – Sibiu, l'Évêque Dionisie Romano, le philosophe Dumitru D. Roșca et l'historien Andrei Oțetea, qui ont appris assez tôt la langue de Voltaire, ont su faire de celle-ci le moyen parfait pour ajouter de la grandeur aux œuvres uniques qui ont placé chacun d'entre eux au Panthéon de la grande culture roumaine et universelle.
   Attirée par la profondeur de leur message, dans leurs écrits et leurs traductions, ainsi que par leur style, leur vocabulaire et leur savoir-faire de bien maîtriser le français – parfois moderne, parfois archaïque –, le Professeur Claudia Maria Mihăilescu, Docteur ès Lettres, nous invite à découvrir – dans un ouvrage qui cache un énorme travail et dévoile les amples connaissances de l'auteur en ce qui concerne la linguistique, comme ses préoccupations pour approfondir les domaines de la théologie, de l'histoire et de la philosophie – par quel moyen a pu se réaliser chez les trois académiciens de Săliște une merveilleuse connexion entre leurs idées et la langue choisie par eux pour les faire connaître au grand public. On se retrouve dans la même situation y compris pour les traductions et les auto-traductions.
   L'intention de Madame Claudia Maria Mihăilescu d'étudier la manière dont le français a joué un grand rôle dans le destin intellectuel de quelques académiciens nés dans la belle commune de Săliște, nous offre la preuve que pour la nouvelle génération les anciens membres de l'Académie restent toujours un modèle hors pair et que le français est encore vif dans la conscience de tous ceux qui parlent une langue si belle et expressive.

Dr. Tiberiu Dumitru Costăchescu
Membru corespondent al Academiei de Litere, Științe și Arte din La Rochelle – Franța, fondată în anul 1732

 

      Le français est aujourd'hui une langue largement utilisée non seulement sur le territoire français mais partout dans le monde. Parlé dans une grande diversité de pays, il est utilisé couramment par quelque 300 millions de personnes. Parmi celles-ci, plus de 80 millions d’élèves et étudiants s’en servant pour s’instruire. Langue officielle ou de travail, le français a toujours attiré les Roumains, surtout les intellectuels d’un pays ayant les mêmes racines latines que la France. Parmi eux, les académiciens francophones nés à Săliște : Dionisie Romano, Dumitru D. Roșca et Andrei Oțetea.
      L’Évêque Dionisie Romano est venu au monde le 29 juillet 1806, il avait pour nom Dumitru Roman Romanescu et était le fils d’Ioan et Maria, modestes paysans. Jeune et orphelin de père, il quitte le village natal avec sa mère après l’école primaire, pour s’établir dans les monastères situés dans les Principautés Roumaines. Fidèle à l’Église Orthodoxe et fort soucieux d’enrichir sa culture intellectuelle, il a lu les nombreux livres de la bibliothèque du Monastère Neamț. Il voulait continuer ses études à l’Ecole Roumaine Sfântul Sava de Bucarest,mais s’est heurté au refus du Métropolite Veniamin, qui voulait le garder comme simple moine au monastère. L’attitude de l’hiérarque l’a obligé de quitter le monastère pour aller à Bucarest, où, grâce a des relations, il a travaillé comme imprimeur. Ses qualités intellectuelles lui ont permis d’apprendre le grec, le français et l’allemand, à Sfântul Sava. Imprimeur et étudiant pendant deux ans, Dionisie Romano a impressionné l’Évêque Ilarion d’Argeș, qui était d'ailleurs un modèle pour le jeune moine. Devenu le protégé de celui-ci, il a reçu de sa part le titre d’Archidiacre. Aidé par la vaste bibliothèque d’Ilarion, il a bien assimilé le français et il est entré en contact avec les œuvres des classiques français Bourdaloue, Massillon, Chateaubriand. Dans son Histoire de la littérature roumaine dans le XIXéme siècle, l’historien Nicolae Iorga signalait déjà que l’Archidiacre Dionisie maîtrisait très bien le français.
      Les solides connaissances de grammaire, de géographie, de religion, ainsi que ses connaissances en mathématiques, l’ont aidé à devenir en 1832 instituteur national à Buzău, où il est resté jusqu’en 1843 ; les méthodes avancées qu’il utilisait déjà à cette époque-là sont la preuve de son talent pédagogique. Dionisie Romano a édité des manuels scolaires « Abecedar, Scurtare de aritmetică, Geografie, Catihis…Octoih Mic, Catavasier ». Il a installé dans son école une bibliothèque et a commandé des livres : Rhapsodies de Homer, Méditations de Lamartine, Poésies de Văcărescu, Le courriel de deux sexes, L’histoire de Petru Maior, Manuel de l’histoire des Roumains et la Chronique de Cantemir. Il considérait comme très importante sa collaboration avec les familles de ses élèves. Dionisie Romano envoyait aux parents les résultats scolaires à la fin de chaque semaine. Son plaisir était de travailler pour « éclairer la jeunesse », pour lui « un saint devoir ». Il aidait son école financièrement en louant quatre pièces et en plaçant des boites de miséricorde dans les sept Églises de la ville. Il a été félicité par le Comité d’inspection, le 3 juillet 1838, pour ses résultats « plein de satisfaction, je loue vos efforts et votre ferveur patriotique. »
      Après une décennie d’expériences pédagogiques, il est nommé professeur et directeur du Séminaire Central de L’Evêché d’Argeș.
      Chez Dionisie Romano, l’activité pédagogique se mélange à un moment donné avec la vie religieuse, car, il deviendra en 1865 Évêque de Huși puis Évêque de Buzău. Ses devoirs envers Dieu et les gens ont été toujours doublés par la passion pour les livres. À Buzău, il a réuni dans une vaste bibliothèque plus de sept mille volumes, dont plus de mille titres d’ouvrages en français, parmi lesquels: Encyclopédie des gens du monde, Pensées de M. Pascal, Sermons de Massillon, Histoire philosophique de la Révolution de France, Dictionnaire de la Religion, Dictionnaire philosophique de la Religion, Jésus Christ parlant au cœur du prêtre, Maximes tirées de l’Ecriture Sainte, Pensées de Saint Jean Chrysostome, Consolations pour les malades, Mères Chrétiennes, Esprit de l’Encyclopédie en 15 volumes, Œuvres Complètes de J.J. Rousseau en 16 volumes, Histoire politique de l’Église de M. de Vidaillau, Bibliothèque des Croisades de M. Michaud, en trois volumes, Béates des orateurs Sacrés, 2 volumes, Considérations sur divers points de la morale chrétienne, 4 volumes, Cours de prêches à l’usage des curés, Sermons du père Cheminais, 4 volumes, Histoire d’Église de M. Receveux, 6 volumes, Œuvres de Liguori, Précis d’Antiquités liturgiques, Manuel du Droit Ecclésiastique, Théologie morale, Dictionnaire des Antiquités et Romaines, Evangile Inédit, Dictionnaire Historique d’Education. Dictionnaire de Théologie par l’abbé Bergier, 1838, 4 volumes, Encyclopédie des enfants Préceptes et modèles de la véritable Eloquence Chrétienne de l’abbé Dupanloup, Œuvres de Bourdaloue, Œuvres complètes de Chateaubriand, Œuvres de Bossuet, Œuvres de Massillon, Œuvres de Boileau, Oraisons funèbres de Bossuet, Théâtre de Voltaire, 1801, Œuvres mêlées et posthumes de Montesquieu, Œuvres complètes de Voltaire en 77 volumes, Atlas ethnographique, Nouveau Dictionnaire Géographique ou Description de Toutes les parties du monde, Dictionnaire Chinois-Français, Journal Asiatique – en 37 volumes, Méthodes pour étudier la langue grecque, Dictionnaire universel, français et latin, Grammaire théorétique et pratique de la langue turque, Éléments de la langue espagnole, Éléments Raisonnés de la langue Russe, Description de Moscou, Tableau de Petersburg ou Lettres sur la Russie, etc.
      Son attraction pour la langue de Voltaire s’était matérialisée aussi par la traduction de quelques-uns des volumes qu’il possédait. Il a rédigé la version roumaine de La bibliothèque des débutants ou recueils des connaissances pour l’apprentissage de la lecture. Divisé en 7 chapitres, le livre a été traduit en 1837. Puis, l’Évêque a continué en 1848 avec Les paroles d’un croyant, écrit par A.F. Lamennais, Prêtre lui-aussi, ce livre était la suite des Notes évangéliques, de ce même Abbé Lamennais, qui ont été traduites en 1846. Dionisie Romano a traduit également Les réflexions chrétiennes, mystiques et romantiques d’un Abbé français, écrites probablement par Lamennais. La plus importante traduction de l’Évêque originaire de Săliștea Sibiului reste le Génie du Christianisme. Ecrit par l’illustre écrivain français François René de Chateaubriand – qui fut aussi ambassadeur et ministre des Affaires étrangères – l’ouvrage a été publié en 1802. Les six tomes de l’original – qui se trouvaient aussi dans la bibliothèque privée de l’académicien Andrei Oțetea – se composent de : Tome Premier, Le Génie du Christianisme ; Tome deuxième, Les Martyrs, Atala, René, etc. ; Tome troisième, Itinéraire de Paris à Jérusalem, Voyage en Italie, etc. ; Tome quatrième, Voyage en Amérique, Les Natchez ; Tome cinquième, Études Historiques ; Tome sixième, Mélanges Historiques et Politiques.
      Le philosophe Dumitru D. Roșca est né le 11 février 1895. Après des études à l’Université de Bucarest – Lettres et Philosophie –, D.D. Roșca (comme il signait toujours) part à Paris pour étudier à la Sorbonne avec Abel Rey et Lévy-Bruhl. Là, il prépare une licence et un doctorat en Philosophie ayant comme sujet L’influence de Hegel sur Taine. Son doctorat, soutenu en 1928, a pour directeur le professeur Émile Bréhier.
Il est certain que les influences de la culture et de la science française ont joué un grand rôle dans le style et les connaissances scientifiques ultérieures de D.D. Roșca.
      La version française de son doctorat a été traduite en roumain par l’auteur lui-même, en 1968. Quelques années plus tard, D.D. Roșca va publier à Bucarest, en roumain cette fois-ci, l’Existence Tragique, veritable Essai de synthèse philosophique. Cet ouvrage, qui devait paraître en français en 1938, n’aura sa version française que quelques dizaines d’années plus tard, quand il sera traduit du roumain par l’auteur même. Si l’on compare les deux ouvrages du même auteur, on constate que le premier reste une œuvre de création et l’autre celui d’un traducteur. La traduction, qui se situe dans la catégorie des traductions scientifiques, garde toujours la devise du livre en roumain, qui dans le texte original a été insérée en français : « Notre sentiment élevé du problème de la vie est fait de notre inquiétude perpétuelle. » (M. Barrès)
      Un parallèle entre « Cuvânt înainte » du texte roumain et « L’avant-propos » du texte en français, séparé d’un délai de neuf ans (Cluj, le 7 Janvier 1968 ; Bucarest, le 9 Février 1977), revèle au lecteur le fait que le texte en français n’est pas seulement une traduction, mais avant tout un acte de ré-création de ce que D.D. Roșca a voulu présenter comme ses réflexions philosophiques. Une lecture parallèle de l’original – Existența tragică, Încercare de sinteză filozofică – et de la traduction – L’Existence Tragique, Essai de synthèse philosophique – prouve que, à part quelques nuances isolées, le philosophe et le traducteur essaient de transmettre le même message dans les deux langues, même si on peut découvrir des nuances.
      Andrei Oțetea, né dans une famille de mocani (bergers de montagne) qui « par leurs costumes et par leur langage ont représenté la romanité orientale intégrale », a montré un intérêt particulier pour la vie spirituelle et culturelle de ceux qui ont continué à vivre sur ce territoire. Né le 24 Juillet 1894, à Sibiel – un petit village de la commune de Săliște, le jeune homme est parti, après les études à Sibiel et à Sibiu – continuer ses études au Lycée Șaguna de Brașov, une école à l’époque du niveau des « meilleurs lycées saxons » avec lesquels elle était en compétition. Puis, à l’automne de l’année 1919, Andrei Oțetea part avec deux amis de Săliște, D.D. Roșca et Nicolae Tolu, faire ses études universitaires à Paris. Attiré par l’étude des langues et littératures françaises et italiennes, il obtient dans ces matières sa licence. « Après avoir pris ma licence, en juin 1922, je m’inscrivis pour une thèse de doctorat sur François Guichardin, l’historien florentin qui fut à la fois un grand homme d’État et un philosophe politique. »
      Son français de très haut niveau, ainsi que l’italien qu’il a appris à la Sorbonne grâce au professeur de littérature italienne, Henri Hauvette, lui ont permis de faire d’importantes recherches dans les archives de la famille Guichardin (Guicciardini), où il a trouvé « la clef d’une série de questions » qui lui ont fourni « des réponses que la critique historique a unanimement acceptées »
      François Guichardin, sa vie publique et sa pensée politique (1483-1540), publié en 1926, a été suivi par d’autres ouvrages, pour lesquels Andrei Oțetea a choisi le français comme langue de travail, même si le français n’était pas la seule langue qu’il utilisait car il a beaucoup publié en italien et parfois en anglais. Dans la Revue Roumaine d’Histoire, on retrouve un important nombre d’études et de recherches en français. Dans le Tome III, no. 4, 1964, il a inséré L’Accord d’Osborne (9 Août 1857). Dans Les Nouvelles Études d’Histoire, Publiées à l’occasion du XIe Congrès des Sciences Historiques, Stockholm, 1960.Andrei Oțeteaa abordé le problème du second servage dans l’article Le second servage dans les Principautés Danubiennes (1831-1864). À l’occasion du XIIe Congrès des Sciences Historiques, Vienne, 1965, il traite de La formation des États Féodaux Roumains. Le texte a été publié dans les Nouvelles Études d’Histoire. Dans les années 1965-1966, Andrei Oțetea a publiédeux études dans la revue Balkan Studies, Salonic : il s’agit de L’Hétairie d’il y a cent cinquante ans et les Grandes Puissances et Le Mouvement Hétairiste dans les Principautés Roumaines. Andrei Oțetea a essayé d’aborder le communisme, dans la manière des années ‘60, sans trop nuir les responsables politiques du pays qui aurait pu lui mettre en danger la position académique, avec des thèmes comme Les problèmes de l’histoire marxiste roumaine.
      Chacun de ces trois académiciens parlait très bien le français, et ils se sont servis de cette langue pour transmettre à la postérité leurs idées et, en même temps, pour traduire en roumain des textes littéraires, historiques, philosophiques et pédagogiques écrits par leurs auteurs en français.

           Claudia Mihăilescu